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Paysage 1 – Aoba

La feuille bleue / 1999

La Feuille Bleue

Éphémère tatami sur les pelouses des parcs au printemps, ombrelle estivale pour céréales en quête de fraîcheur, paravent d’automne, douillet manteau d’hiver pour arbres dénudés… Clouée, encordée, arrimée, flottante ou encollée, partout, à la ville comme à la campagne, sa belle couleur azur émaille le paysage de l’archipel nippon. Les Japonais l’appellent Ao Ba,  » la feuille bleue « . Un bien joli nom pour une simple bâche, un carré de plastique fabriqué en série qui a pour modeste mais néanmoins très utile fonction de protéger et d’isoler surfaces et objets dans un pays où les typhons et les tremblements de terre sont aussi fréquents que les averses de grêles. Si par là, il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce que paysans, ouvriers, pique-niqueurs ou bricoleurs du dimanche plient et déplient inlassablement sa surface imperméable au gré des saisons et des travaux, par contre le résultat de ces manipulations est des plus étonnants. Là où d’autres se seraient par exemple contentés de dispositifs rapides pour recouvrir un chantier ou une meule de foin, les Japonais déploient une application et un zèle impressionnants, témoins d’un permanent souci d’harmonie avec l’environnement et plus largement, d’un art de vivre qui cherche continuellement dans l’accomplissement d’une chose banale en soi, comme préparer et boire un thé, un sens moral élevé.

Pour déceler cette subtile expression de l’âme japonaise à travers la vie d’une bâche en plastique, sans doute fallait-il un oeil extérieur prédisposé à ce genre de lecture poétique du monde. Doué de sensibilité et d’humour, le photographe Bertrand Desprez s’est laissé surprendre au cours de ses nombreux voyages dans l’archipel nippon par ces étonnantes traces bleues, au point parfois de les laisser guider ses pas et d’orienter son voyage dans des directions imprévues. Un bel hommage aux mains modestes des paysans, des ouvriers, des homeless et des petits marchands de rue effectuant chaque jour des tâches lourdes et ingrates avec un sens de l’esthétique qui semble inné. On est fasciné par la perfection, la noblesse et la pureté avec laquelle leurs mains ont parfois su lisser, plier, rouler ou encorder cette compagne de fortune. Ce savoir faire n’est d’ailleurs pas sans rappeler ceux des arts traditionnels japonais, de l’origami à l’ikebana en passant par la conception des jardins, véritables miroirs d’un rapport au monde emprunt de la philosophie des courants religieux les plus significatifs de l’Extrême-Orient : le Shinto, le taoïsme et le bouddhisme zen. Dans toutes ces « voies » de la culture japonaise où coïncident pratique et but, la jouissance esthétique s’obtient dans l’accomplissement de l’acte. Les gestes participants au déroulement des rites et des traditions sont autant d’occasions de faire l’expérience des valeurs comportementales les plus hautes.

Parmi les nobles matériaux que travaillent les artisans japonais, c’est au papier, matière sacrée par excellence, que la bâche en plastique ressemble le plus. Souple, solide et parfois imperméable, il sait se rendre utile tout en évoquant le Beau. Qu’il soit ombrelle, emballage, vêtement ou jeux, le papier aussi fait l’objet d’une infinité de pliages. Et parce qu’il est avant tout support à offrandes et à prières, l’artisan qui  » l’élève  » doit être honnête dans son travail. Un cœur pur pour un symbole de pureté par excellence. De la feuille blanche à la feuille bleue, seule la couleur change module les émotions.

Claire Dé